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"Belles de jour", une nouvelle extraite du livre
de Vincent Pousson
D’amour & de vin publié aux éditions de la Presqu’île.
Prix de littérature gourmande du Salon international
de Périgueux,
Prix International Cookbook Review.

J'ai entendu, il n’y a pas si longtemps, un amateur éclairé me raconter tout le mal qu’un de ses amis vignerons pensait de la syrah. Résumons cela en une phrase lapidaire : «ce cépage, ça fait des vins de pute!»

C’est vrai, il y a déjà ce nom, rien que ce nom de «syrah» dans lequel semblent vibrer les délices capiteux de l’Orient, des musiques persanes plus chaudes encore que les Quatrains d’Umar Khayyam. Syrah, un vrai nom de guerre comme on disait autrefois dans des maisons où la tolérance n’était pas qu’un concept.
Et puis, il y a ces arômes incroyables de la syrah confite par le soleil languedocien. Une branche d’acacia en fleur, de la papaye très mûre, des tranches et des tranches d’un pain d’épices à peine sorti du four, du chocolat, de la réglisse. Et cette bouche moelleuse, fondante. Votre langue se gorge de parfums musqués. Avez-vous déjà léché une peau imbibée de Shalimar? L’Orient. De nouveau, l’Orient.


Se pose alors un véritable débat. Cette avalanche d’extrême sensualité équivaut-elle à de la vulgarité? Où est la limite? Quelles sont les bornes? Où commence l’outrance? Qu’est-ce que le bon goût ?
Quand bien même. Ne tranchons surtout pas. Laissons-nous guider par notre envie. Sans retenue aucune.


Lequel d’entre nous n’a jamais tourné la tête, dans la rue, en croisant une femme décidément trop vulgaire. Ce déhanchement exagéré, les talons qui claquent, un fessier que moule de façon obscène — jusqu’à la trace d’un slip qu’on peut penser réduit à sa plus simple expression —, une chaînette à la cheville, un tailleur forcément rose, de la joncaille. Et je vous épargne la voix, si par malheur vous l’entendiez. Vous vous empourpreriez sûrement si elle venait à prononcer votre prénom.


Vous la regardez. Pire, vous la désirez. Vous voudriez profaner ce sanctuaire de la vulgarité. Est-ce le bon goût qui vous empêche de la suivre, de l’aborder, de lâcher quelques mots idiots? Le bon goût ou la timidité ? Ou la honte d’imaginer que si vous êtes capable de la désirer, c’est que vous aussi…
Comme si nous ne prenions notre plaisir qu’avec des madones et des saintes. Ignoble supercherie ! Arrêtons de refuser ce qui, de toute façon, parfois, s’impose à nous!
Alors, me direz-vous, ce vin-là ne peut se comprendre qu’en vulgaire compagnie. Ce n’est pas si simple. D’abord parce que je n’ai absolument pas dit qu’il était vulgaire. Mais si vous le trouvez vulgaire et que, malgré cela, vos tempes cognent, laissez-vous aller.
Mais pimentez. Ajoutez un doigt de sophistication. Songez à ces épouses, à ces honnêtes mères de famille, qui la nuit tombée ou, pourquoi pas, en plein jour s’attiraillent, se harnachent, se déguisent pour ressembler à celles qu’elles répugnent d’être. Vive les bas résille, les escarpins et la dentelle noire!


Assurément, le moelleux incommensurable de la cuvée Sylla du Domaine Borie de Maurel ne peut se comprendre que sur le nombril parfumé — n’oubliez pas Guerlain — d’une rousse, vraie ou fausse, qui saura sans affectation laisser libre cours à sa vulgarité naturelle.